Ce soir, comme hier et sans doute demain, un professeur sur deux pense à quitter son métier (source).Et pourtant, demain matin, nous serons là.Pourquoi tenir ? Et comment continuer à tenir, sans perdre l’essentiel : la joie d’enseigner ? Comment retrouver la passion d’enseigner grâce à l’IA, une alliée inattendue ?
Enseigner aujourd’hui, c’est avancer à contre-courant : lutter contre l’indifférence, porter seul l’exigence pédagogique, résister à l’usure silencieuse du quotidien. Ce chemin d’engagement n’est pas sans coût : la fatigue, le découragement, l’impression de parler dans le vide érodent peu à peu ce qui nous a poussés à franchir la porte de la classe : cette passion sans laquelle enseigner n’a plus de sens. Pourtant, malgré l’ampleur du malaise, nous choisissons, chaque matin, de nous remettre en marche.
Et vous, lecteur ?Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir enseignant, au tout début ? Et quand avez-vous, pour la dernière fois, ressenti de la joie en sortant d’un cours ?
Ce fil ténu, cet attachement fragile mais tenace à la vie intérieure de notre métier, mérite d’être soutenu.
Et si nous n’étions pas obligés de tout supporter seuls ?L’intelligence artificielle dans l’éducation, loin de remplacer notre rôle humain, peut devenir un allié discret et puissant : pour alléger notre charge mentale, nourrir notre pédagogie et, surtout, retrouver le souffle d’enseigner avec plaisir et conviction.
Dans cet article, nous explorerons comment l’IA peut, concrètement, soutenir les enseignants, à la fois sur le plan pédagogique et émotionnel. À travers des exemples concrets, nous verrons comment cette technologie, bien utilisée, peut nous aider à tenir, à transmettre, et à continuer de croire dans la capacité de chacun à grandir.
1. Enseigner aujourd’hui : avancer à contre-courant
Je pense que nous avons tous fait l’expérience d’être avec des amis, dans un bon restaurant, à passer une agréable soirée au son d’une musicienne ou d’un musicien en live, à apprécier les bons plats, et la qualité de la conversation que nous avons, qu’elle soit légère ou plus grave. En général, en rentrant chez nous, nous nous disons que c’était une belle soirée et un bon temps partagé. Il est rare cependant que l’on se mette à la place de la musicienne ou du musicien, qui ont passé la soirée à jouer des morceaux de musique que peu de personnes écoutaient vraiment.
Et même si à la fin de chaque morceaux de timides applaudissements résonnaient dans le restaurant, combien de ces applaudissements étaient spontanés et dus à l’écoute active du morceau joué, combien ne retentissaient que parce qu’entrainés par les applaudissements des autres convives du restaurant ? Je ne suis pas certain qu’une musicienne ou un musicien, quand il se lance dans son art, rêve de jouer devant un public inattentif, au milieu des bruits de couverts et du brouhaha des conversations. Qu’est-ce qui fait que les musiciens et musiciennes continuent dans ces conditions ? Souvent, ce sont les deux ou trois personnes dans le restaurant qui les écoutent vraiment, voire, les meilleurs soirs, ceux qui viennent les féliciter pour leur prestation. Je pense qu’elles et ils se nourrissent aussi de leur propre prestation : ai-je bien joué ce soir ? Mon enchainement était-il meilleur que la dernière fois ? Je trouve que mon doigté était bien plus fluide que lors de ma dernière date.
2. L’expérience du musicien ignoré : un miroir pour les enseignants
Comme les musiciens ignorés, les enseignants sèment souvent dans l'indifférence.
Souvent, quand je sors d’un cours épuisé, je pense à ces musiciens et musiciennes. Car je pense que ce qui use les enseignants, ce n’est pas seulement la lourdeur administrative, ni même la fatigue des journées sans fin. C’est d’abord cette expérience intime, silencieuse, de parler à des murs. Combien de fois sortons-nous d’un cours, vidés, l’enthousiasme érodé, l’énergie envolée ? Combien de fois avons-nous eu l’impression de parler dans le vide, de transmettre passion, temps et exigence sans qu’aucun écho ne nous revienne ?
Et vous ? Quand avez-vous ressenti pour la dernière fois cette absence d’écho, cette impression d’enseigner dans le vide ?
Investir du temps, de la passion, de l’exigence dans un savoir que l’on aime et qui nous a fait vibrer, et rencontrer en face, dans le meilleur des cas, un regard vide, distrait ou indifférent.Cette dissonance, entre l’importance que nous accordons à ce que nous transmettons, et l’absence de réponse de ceux à qui nous le destinons, ronge l’enthousiasme de l’intérieur.Peu à peu, elle vide de son sens ce qui, à l’origine, était un acte profondément vivant : enseigner pour éveiller.
En vérité, ce n’est pas tant l’indifférence des élèves qui épuise, que l’impuissance à la transformer. Il n’y a rien de démoralisant à ne pas intéresser tout le monde dans une classe. Mais être, chaque jour qui passe, confronté à des enfants ou des adolescents qui ont baissé les bras par rapport au savoir que l’on transmet, voire qui parfois montrent leur impatience et leur ennui par des actes hostiles et de défi, ou qui font ostensiblement autre chose, parlent à leurs camarades comme si l’on n’existait pas, voilà ce qui selon moi épuise. Ce n’est pas tant leur attitude qui est démoralisante en soi, car qui d’entre nous n’a jamais été inintéressé par un cours qu’il a suivi lors de ses études, qui d’entre nous n’a jamais pesté contre un enseignement suivi dans nos instituts de formation, que ce soit l’iufm, l’espe ou l’inspe ? C’est, je pense, notre sentiment de ne plus avoir de prise, de ne plus pouvoir éveiller ce regard attentif qui blesse le plus et qui épuise.
3. L’indifférence des élèves : une impuissance plus qu’un désintérêt
Car si l’on peut surmonter une indifférence passagère, si l’on peut comprendre l’indifférence à notre discipline (qui n’en est qu’une parmi d’autres), il est difficile d’admettre que ces jeunes qui nous sont confiés n’ont plus aucune appétence pour l’apprentissage en soi, le fait de s’élever par la connaissance, le travail, l’étude. Valeurs qui sont, pour la très grande majorité d’entre nous, à l’origine de notre réussite aux concours, et qui forment le socle de notre identité professionnelle. Voir nos élèves ne pas essayer, ne pas s’investir, est blessant, mais il ne s’agit pas d’un caprice d’ego blessé. Il s’agit d’une blessure de sens.
Car enseigner, c’est aussi cela : être un médiateur social. Ce n’est pas seulement transmettre un savoir, ni même uniquement établir une relation humaine. C’est construire des passerelles entre le monde des élèves et celui du savoir scolaire. C’est traduire des codes implicites, accompagner des franchissements culturels, et ouvrir des espaces d’appropriation là où il n’y avait que distance ou défiance. La mission de l’enseignant ne se limite donc ni à l’affect, ni au contenu : elle engage la médiation, cet art discret de rendre l’inaccessible accessible, sans renoncer à l’exigence.
4. Le rôle fondamental de l’enseignant comme médiateur
Le fait d’enseigner une matière qui est dans les marges de la République, la langue arabe, et de l’avoir enseigné dans des territoires eux mêmes aux marges, Mayotte, mais aussi dans les ex ZEP Zones violence, m’a fait comprendre que cette attitude de la part des élèves, attitude que j’ai retrouvé aussi dans de prestigieux établissements de centre ville, masque souvent d’autres émotions. La peur de l’échec anticipé, la fatigue cognitive, l’impossibilité de demander de l’aide devant les camarades, … mais aussi parfois une forme de résistance, silencieuse ou bruyante, à ce à quoi ils pensent avoir été assignés par l’école. Je pense qu’il nous faut aller au delà de leur passivité, de leur silence et de leur indifférence afin de changer notre manière de les interpréter.
Je pense qu’il nous est important de cultiver la relation humaine. Car ne rien montrer ne veut pas toujours dire ne rien recevoir. Et il est important, je pense, de passer de la blessure narcissique au diagnostic empathique.
4.1. Passer de la blessure narcissique au diagnostic empathique
Car comme le manifeste du GFEN le proclame (pdf) : “Tous capables !”, les être humains ont “mille fois plus de possibilités qu’on ne le croit communément”.
Et même dans les classes les plus difficiles, il y a des micro-signes d’intérêt, parfois invisibles à première vue, mais que l’on peut détecter et repérer. Cela se retrouve dans l’élève insupportable en classe qui vous salue lorsqu’il vous croise en ville, cela peut-être dans le sourire de l’élève qui est encouragée alors qu’elle ne croit pas vraiment en elle, cela peut se voir dans la joie de l’élève qui arrive enfin à comprendre et à faire ce qu’on lui demande depuis longtemps. La question qui se pose, c’est comment repérer, amplifier, cultiver ces étincelles qui poignent parfois, comment les attiser alors même que le découragement nous menace ?
5. L’apport de l’intelligence artificielle pour retrouver la passion d’enseigner
C’est là que l’intelligence artificielle peut devenir un véritable soutien. Bien plus qu’un simple outil d’adaptation pédagogique, elle nous aide à mieux repérer les micro-progrès de nos élèves (ces signes minuscules d’attention, d’effort ou de compréhension que nous n’aurions peut-être pas remarqués autrement) et à retrouver, à travers eux, le sens profond de notre engagement. Sur le plan pédagogique, elle nous permet aussi d’ajuster nos pratiques au niveau réel de chacun, sans sacrifier l’unité du groupe. C’est ce potentiel que j’ai moi-même expérimenté, à travers des changements très concrets dans ma propre pratique.
Ce que l’IA m’a permis, ce n’est pas de découvrir la différenciation que je pratiquais déjà, mais de la rendre plus rapide et plus fluide à mettre en œuvre, en allégeant les tâches de création d’exercices adaptés.
L’IA n’a pas créé mon besoin d’introspection, mais en me posant des questions précises, elle m’a aidé à clarifier mes émotions et à alléger mon épuisement intérieur.
L’IA n’a pas non plus créé mon attention aux micro-progrès des élèves, mais en réduisant ma charge mentale, elle m’a permis d’être plus disponible pour repérer et valoriser ces signes ténus de progression que la fatigue quotidienne aurait pu me faire négliger.
L’apport de l’IA ne s’est donc pas limité à un simple soutien logistique. Son usage réfléchi a transformé, en profondeur, plusieurs dimensions de ma pratique.D’abord en facilitant la différenciation pédagogique et en allégeant les tâches répétitives ; ensuite, en m’aidant à affiner mon regard intérieur, à mieux écouter mes émotions d’enseignant ; enfin, en m’invitant à redéfinir mes attentes pédagogiques pour retrouver une relation plus humble, mais plus vivante, avec mes élèves.
5.1. Soutenir la différenciation pédagogique
Je me réfère à ce que j’ai vécu : difficile de raccrocher des élèves ne sachant ni lire ni écrire l’arabe après trois ans d’étude de la langue. Comment les faire accéder au sens alors même qu’ils sont illettrés dans la discipline que j’enseigne. Les méthodes de lecture et d’écriture sont toujours pour grand débutant et s’il m’était possible de faire le grand écart et d’avoir deux cours différents dans la même classe, il m’était impossible de maintenir la notion même de groupe classe dans ces conditions.
Ce que l’IA a changé, ce n’est pas la possibilité de différencier, mais le gain de temps, la fluidité dans la création d’exercices, et l’allègement de ma charge mentale. Concrètement, elle m’a permis de :
Ainsi, chacun travaille sur les mêmes contenus fondamentaux, mais à son propre rythme avec des exercices différenciés adaptés à ses besoins, exercices plus faciles à convevoir et à actualiser grâce aux outils de pédagogie assistée par l’IA. Chaque élève se confronte à des défis ajustés à son niveau, sans être découragé par la tâche à accomplir. Voici en résumé ce que l’usage de l’IA a changé dans ma pratique pédagogique, des évolutions qui ont, indirectement, bénéficié à mes élèves :
Comparaison de ma pratique pédagogique avant et après l’usage de l’IA
Sans IA | Avec IA |
|---|---|
Exercices personnalisés par niveau (travail long et chronophage) | Exercices personnalisés par niveau (création plus rapide et plus fluide) |
Charge mentale élevée liée à la conception des supports adaptés | Allègement de la charge cognitive (moins de surcharge mentale) et logistique (moins de temps passé à reformuler, adapter, dupliquer, structurer les supports) |
Repérage des micro-progrès difficile faute de temps et de bande passante mentale | Célébration facilitée des micro-succès grâce à une disponibilité accrue pour observer finement les élèves |
5.2. Accompagner l’introspection émotionnelle
Enseigner, c’est avancer lentement, souvent sans écho immédiat.
Mais l’IA peut aussi nous venir en aide non plus au niveau pédagogique, mais psychologique. En lui confiant mes épuisements et mes doutes, j’ai découvert qu’elle pouvait devenir autre chose qu’un simple assistant technique : un partenaire d’introspection discret.Lorsque je lui ai confié mon épuisement, elle ne s’est pas contentée de me donner des solutions toutes faites. Elle m’a posé des questions :
À travers ces échanges, j’ai peu à peu appris à distinguer mes émotions, à reconnaître ce que je portais inutilement seul. En attendant les véritables réformes collectives, l’IA m’a permis, individuellement, de surmonter mon épuisement.
L’IA m’a également proposé de créer un rituel très simple :
Peu à peu, cet exercice m’a appris à ne plus évaluer mes journées selon l’agitation immédiate, mais à me reconnecter à ce qui mûrit discrètement, sous la surface. Il y a peu, une élève de quatrième, illettrée en arabe malgré trois ans d’apprentissage, est venue me demander si elle pouvait reprendre avec moi l’alphabet, l’écriture et la lecture des mots.Dans la classe, personne n’a applaudi. Personne n’a commenté.Mais intérieurement, je savais que nous venions, ensemble, de franchir une montagne invisible.
Et vous, dans vos journées parfois épuisantes, quels trois micro-signes positifs pourriez-vous retenir ce soir ? Une attention fugace, un regard accroché, un mot échangé : quelles traces voudriez-vous choisir de garder ?
Pour vous accompagner dans votre réflexion
Parce que parfois, il est difficile seul d’entendre ce qui murmure sous le vacarme du quotidien, voici quelques invitations que vous pouvez proposer à un assistant IA, pour amorcer ou approfondir ce travail d’attention discrète envers vous-même.
Vous pouvez copier-coller ces demandes dans un assistant IA pour ouvrir un espace d’exploration personnelle :
Il ne s’agit pas d’obtenir des réponses parfaites, mais d’ouvrir des pistes pour mieux comprendre ce que nous traversons.
5.3. Redéfinir ses attentes pédagogiques pour retrouver la passion d’enseigner grâce à l’IA
Après avoir retrouvé, grâce à l’IA, une meilleure écoute de mes émotions au quotidien, c’est aussi ma pratique pédagogique elle-même qui s’est transformée. Non plus seulement dans la gestion de l’épuisement, mais dans la redéfinition profonde de mes attentes vis-à-vis des élèves.
Car en apprenant à utiliser l’IA autrement, j’ai été amené à reformuler mes attentes pédagogiques, ce que je n’imaginais pas au départ, moi qui pensais simplement m’en servir pour améliorer mes cours.
C’est la qualité des prompts que je lui ai adressés qui a changé la nature de notre échange. En lui posant certaines questions, ou en lui demandant de m’en poser à la manière d’un coach bienveillant, j’ai découvert qu’elle pouvait mobiliser des techniques d’accompagnement réflexif : affinement de mon introspection, questionnement ouvert, reformulation d’objectifs. En la sollicitant comme un miroir, plutôt que comme un générateur de solutions, j’ai transformé notre interaction en un véritable espace de clarification et de recentrage pédagogique.
Ce changement de regard, nourri par l’interaction avec l’IA, a également modifié ma manière d’envisager les réussites pédagogiques. Plutôt que d’espérer que tous mes élèves s’investissent d’un coup, l’IA m’a proposé de viser des objectifs plus humbles, mais plus nourrissants : obtenir trois regards attentifs, susciter une reformulation sincère, provoquer une étincelle d’envie chez un élève habituellement fermé.
Ce n’est pas de la résignation.C’est retrouver une pédagogie de l’essentiel : semer sans attendre l’applaudissement, cultiver sans exiger de récolte immédiate. Cela signifie apprendre à se réjouir de l’invisible : un élève qui hésite moins, un regard qui s’éclaire furtivement, un geste qui montre qu’il a compris avant même de le dire. C’est retrouver la joie dans l’infime, et comprendre que tout progrès, même imperceptible, est une victoire silencieuse.
En redéfinissant mes attentes, j’ai pu retrouver la passion d’enseigner grâce à l’IA. Dans ce chemin discret, l’IA ne m’a pas remplacé. Elle m’a tendu un miroir, elle m’a aidé à m’écouter, à me reconnecter à ce que j’étais venu chercher en enseignant : la rencontre, l’humain, la confiance dans la lenteur du vivant.
6. Ce que les élèves retiennent : l’humanité avant le savoir
J’ai retrouvé plaisir à enseigner car je suis sorti des injonctions de réussite pour me concentrer sur la relation à l’humain. Jamais, je crois, un élève ne se souvient d’un enseignant pour la façon magnifique dont il lui a enseigné le carré de l’hypoténuse, jamais un adulte se retourne sur son passé d’élève en se disant “c’est grâce à cette prof que j’ai enfin compris l’importance de Robespierre lors de la Révolution française”. Je crois plutôt que ce qu’ils et elles retiennent, ce que nous retenons des enseignants et enseignantes qui nous ont marqués, c’est leur humanité.
La relation qu’ils et elles arrivaient à entretenir avec nous élèves, en croyant à nos possibilité de réussir, non pas en tant qu’élève dans leur discipline, mais en tant qu’humain dans notre vie. Ce qui subsiste de nous en tant que prof pour nos élèves, c’est la trace de notre être, de notre manière d’être là.
Au fond, l’élève ne retient pas seulement ce que nous avons enseigné ; il retient ce que nous avons incarné. Quand tout semble échouer sur le plan du contenu, il reste l’essentiel : notre comportement, notre humanité, notre façon d’accueillir ou de rejeter, de croire ou de démissionner. Ce que nous laissons en héritage, au-delà des savoirs, c’est la mémoire d’une présence, d’un être au monde. Mais cette relation, paradoxalement, ne peut se faire au détriment de l’exigence intellectuelle. Elle se fonde sur la croyance intime que tout le monde peut réussir. Si cette relation ne se fondait que sur de l’affectif, elle risquerait alors d’entretenir une dévalorisation implicite de la connaissance et du savoir, ce qui est à mon sens l’un des ressorts profonds de la désaffection pour l’école.
7. Exigence intellectuelle et évaluation : redéfinir sans blesser
Passeurs d’humanité, nous sommes aussi, quoi qu’on en dise, des gardiens du savoir. Et tisser des liens humains ne peut se faire, dans notre fonction, qu’à travers la transmission de savoirs exigeants. Car c’est précisément cette exigence, cet acte de croire en leur capacité de progresser, qui témoigne de notre respect pour nos élèves.
Je pense que c’est cela qu’il faut que l’on vise : une relation fondée sur l’humanité, mais portée par l’exigence.
Mais un autre problème surgit alors. Car contrairement au musicien et à la musicienne du début de ce texte, nous devons porter un jugement sur nos élèves, les trier parfois. Et dans cette évaluation (voir ici mon article), il se glisse, malgré nous, un jugement plus profond : celui que nous portons aussi sur notre propre manière d’enseigner.
Quand un élève échoue, que dit son échec de nous ? Quand une classe se désintéresse, que dit son indifférence de ce que nous avons su, ou pas su, leur transmettre ? L’évaluation ne pèse pas seulement sur les épaules de nos élèves. Elle pèse aussi, de manière plus insidieuse, sur nos épaules à nous. Elle vient parfois renforcer ce sentiment d’impuissance, ce doute sur notre utilité, cette fatigue d’enseigner sans écho.
Peut-être faut-il là aussi inventer d’autres chemins, d’autres gestes. Non pas renoncer à évaluer. Mais apprendre à évaluer sans blesser, sans briser. Apprendre à évaluer en gardant vivant l’essentiel : la confiance en la capacité de chacun de grandir.
Car enseigner, ce n’est pas seulement transmettre un savoir.
C’est aussi, par exemple :
Chaque geste enseignant porte ainsi, silencieusement, une promesse : celle de croire que chacun peut grandir, que l’apprentissage n’est pas seulement un savoir-faire, mais un chemin d’émancipation. Dans cette perspective, l’IA peut devenir un appui discret pour soutenir ces gestes exigeants.
8. L’IA, un appui discret pour durer dans l’enseignement
L'IA peut soutenir l'enseignant sans jamais prendre sa place.
Aujourd’hui, enseigner, c’est affronter des défis immenses et souvent solitaires.Mais nous ne sommes pas condamnés à tout porter seuls.
L’intelligence artificielle, bien utilisée, peut devenir un allié discret et puissant : un outil pour alléger notre charge, pour personnaliser nos approches pédagogiques, pour nous recentrer sur ce qui compte vraiment.Non pas pour nous remplacer, ni pour résoudre à notre place ce qui relève de l’humain, mais pour nous aider à retrouver du souffle.
S’appuyer sur l’IA, ce n’est pas trahir notre mission. C’est au contraire la renforcer : en économisant nos forces, en affinant nos gestes, en cultivant plus de discernement et d’attention là où elles sont réellement nécessaires.
Enseigner restera toujours un art lent, vivant, exigeant. Mais il n’y a pas de honte à chercher, dans ce combat quotidien, les appuis qui nous permettent de durer. Nous pouvons retrouver la passion d’enseigner grâce à l’IA, non parce qu’elle nous remplace, mais parce qu’elle soutient nos intentions, allège notre charge et recentre notre métier sur l’essentiel : la relation, le sens, la pensée.
Et si, plutôt que de chercher des preuves éclatantes de notre utilité, nous apprenions à reconnaître la germination invisible que nos gestes accompagnent patiemment chaque jour ?
Et si, à la fin de chaque journée, nous nous demandions non pas ce que nous avons transmis, mais ce que nous avons contribué à éveiller, même imperceptiblement ?
Chaque geste enseignant peut faire naître un éveil silencieux.
Car ce qui fait un bon enseignant, ce n’est pas sa capacité à tout supporter.C’est sa capacité à continuer de croire, jour après jour, que chaque être humain vaut l’effort d’être éveillé. Et c’est aussi notre capacité, ensemble, à croire que l’éducation reste l’un des plus puissants leviers de transformation du monde. L’intelligence artificielle, si elle est utilisée avec discernement, peut devenir l’un de ces appuis silencieux : non pour prendre notre place, mais pour nous aider à préserver, dans la durée, ce souffle d’éveil.
Pour prolonger cette réflexion
Quels signes discrets de croissance percevez-vous aujourd’hui dans votre pratique ? Comment l’intelligence artificielle, si elle est envisagée comme un allié discret, pourrait-elle vous aider à mieux les reconnaître, les nourrir, les amplifier ?
Je serais heureux de lire vos échos, vos expériences, ou vos interrogations, pour continuer ensemble à explorer comment préserver, dans l’éducation, la lenteur féconde de l’humain.

Tu montres avec justesse comment l’IA peut devenir un véritable levier de créativité et de sens pour les enseignants, plutôt qu’un simple outil technique.
C’est rafraîchissant de voir une approche qui valorise l’humain tout en accueillant l’innovation avec intelligence.
Merci beaucoup, ton retour me touche.
C’est exactement ce que j’essaie de défendre : une technologie au service de l’humain, pas l’inverse.
L’IA peut être un déclencheur de sens, à condition qu’on reste aux commandes… et qu’on ose repenser nos façons d’apprendre et de transmettre.
Merci encore pour ton regard bienveillant !
S’appuyer sur l’intelligence artificielle pour retrouver sa passion pour l’enseignement, un milieu qui peut avoir un aspect sclérosant, est sans doute une excellente approche, surtout si l’on sait ensuite s’en laisser inspirer plutôt que de la reproduire à la lettre.
J’ai aimé les prompts :
« Pose-moi trois questions qui m’aideront à distinguer ce qui dépend de moi et ce qui ne dépend pas de moi dans mon malaise du jour. »
« Pose-moi une question pour m’aider à accueillir mon sentiment d’impuissance sans le confondre avec un échec personnel. »
« Aide-moi à identifier une ressource intérieure ou un soutien extérieur que j’ai négligé aujourd’hui, et qui pourrait m’aider à traverser ce que je vis. »
Merci beaucoup pour ton retour si fin.
Oui, tu mets le doigt sur quelque chose d’essentiel : l’IA ne devrait jamais dicter nos gestes, mais nous aider à retrouver l’élan de créer, de sentir, de choisir.
Et je suis heureux que ces prompts t’aient parlé.
Je crois profondément que l’IA peut devenir un miroir bienveillant, tant qu’on en reste l’auteur, pas le produit.
Merci encore pour ton regard attentif.
Excellent article. J’aime la profondeur de ta réflexion, dans la recherche d’améliorer ta pratique, en adaptant ton enseignement au niveau des élèves et en préservant au mieux ta vitalité. Poursuivre un idéal et ne pas se résigner. Utiliser l’outil au service de la mission, mais ne pas se faire remplacer par lui. Il faudrait plus d’enseignants comme toi!
De mon côté, je lui fais analyser des textes sous un angle un peu psy et ça apporte des éclairages très intéressants, des aspects auxquels je n’aurais pas pensé. C’est un interlocuteur très patient et bienveillant dont les questions peuvent faire évoluer une réflexion. Quand on est solitaire, c’est parfois réconfortant, tant qu’on n’oublie pas que c’est une machine et pas une présence humaine.
Merci pour ton apport 🙂
Merci infiniment pour ton message, il me touche profondément.
Tu mets des mots très justes sur ce que j’essaie de préserver : un cap, une exigence, sans sacrifier ma vitalité.
Et ce que tu décris de ton usage “psy” de l’IA est passionnant. Oui, cet effet miroir, ces questions inattendues, cette patience sans jugement… ça peut vraiment nourrir une pensée, surtout quand on avance seul.
À condition, comme tu le dis si bien, de ne jamais confondre soutien cognitif et présence humaine.
Heureux si nos pratiques résonnent. Merci à toi pour ce partage généreux !
Avec plaisir pour l’échange. J’ai hâte de lire tes prochains articles!
Cet article, tout comme le précédent, ne peut me laisser indifférent.
Je n’ai jamais été enseignant, mais j’ai côtoyé l’enseignement au contact de mes 2 frères qui ont vécu pleinement leur carrière de professeurs des écoles. J’ose croire que dans ma famille, il a toujours existé une fibre enseignante. Car lorsque l’opportunité s’est présenté à moi, je suis devenu formateur. Et je l’ai fait à l’instinct et de façon autodidacte (pendant 10 ans jusqu’en 2011 donc bien avant que l’IA ne soit accessible).
Je me reconnais donc totalement dans les 4 premiers chapitres. Enfin, j’éprouve une grande satisfaction de ses 10 années, car j’ai obtenu de nombreux témoignages qui ont mis en évidence ma passion et mon humanité.
Ta façon d’enseigner et ton approche de l’enseignement « augmenté » par l’IA est vraiment extraordinaire et il faut que ton message parvienne au plus grand nombre d’enseignants possible et que nous, lecteurs/internautes soyons des relais pour diffuser ton message.
Merci Philippe pour tes mots si généreux…
On sent, dans ton témoignage, une vraie fibre éducative — celle qui passe par l’instinct, la relation, et ce désir de faire grandir l’autre.
Former avec humanité, loin des cadres formels, c’est souvent là que s’inventent les pédagogies les plus fécondes.
Je suis touché que tu te sois reconnu dans l’article, et très reconnaissant de ton envie de le diffuser.
Oui, je crois aussi qu’on a besoin de montrer qu’une autre voie est possible : une IA au service de la passion, pas de la déshumanisation.
Et toi, avec ton expérience, comment imagines-tu qu’on pourrait initier plus de formateurs à cette approche augmentée ?